39- Dernier Chapitre

39- Dernier Chapitre

[10 . 06 . 2009]


Les tables étaient dressées sous les tilleuls au coucher du soleil. Mois de juin, mois de la fin et de ses éternels adieux. Nous étions tous, ce soir, réunis autour d'elle, ancrant dans nos esprits la chaleureuse image de celle qui, sans le savoir vraiment, fut pour nous le soleil de deux ans de brouillard.

Elle partira. Elle s'en ira bientôt emportant avec elle le petit olivier près duquel on peut lire des vers de l'Odyssée, sa voix inoubliable, charismatique et douce, élégante, de femme qui a vécu, son rire et ses yeux bleus qui sont très beaux encore, dans son visage que l'on se plaît à imaginer dans sa jeunesse qu'elle nous raconte parfois, à demi mots, ses injonctions dont on se souvient ensemble, années après années et son franc-parler, maladroit quelquefois mais qui laisse entrevoir la passion qui l'anime, la générosité dont elle parsème cette salle aux rideaux déchirés à travers lesquels glissent les âmes des rêveurs.

Rêveurs, oui, nous l'étions et nous le sommes tous à vous écouter là parler de vos débuts, parler de vos espoirs, de vos regrets, baisser les yeux et rire. Vous ne nous laissez pas, nous partons avec vous et cette craie toujours, recouvrira vos doigts. Pianiste. Un piano se serait trouvé là et vous auriez joué près des marches vieillies, nous emportant encore, comme depuis tant d'années vous avez su le faire. Restez, restez un peu !

Le soleil déclinait. Le cercle s'élargit et nos regards brillants étaient tournés vers elle. Elle sera pour toujours ce souvenir impérissable d'une époque à jamais inscrite au fond de nous. Elle part. Elle s'en va, en même temps que nous, un peu comme si, au fond, elle n'avait existé que pour nous. Elle ne nous quitte pas. Nous partons avec elle emportant avec nous ces heures interminables, mais qui semblent si courtes quand sonne le départ, et cette image, unique et éternelle d'un sourire protecteur posé sur nous, comme un cadeau précieux tombé entre nos mains, une après-midi de septembre, il y a deux ans de ça, ensoleillée comme aujourd'hui où nos craintes s'étaient évanouies dans la clarté de son regard.

Les tables étaient dressées sous les tilleuls au coucher du soleil. Le ciel avait rougi et le vide, peu à peu, s'était fait autour d'elle. Il ne restait que nous lorsqu'elle s'éloigna, pour un dernier adieu, à quelques pas de là et pour longtemps encore elle demeurera au bout de cette rue, s'effaçant dans le lointain, sans jamais disparaître, dernière photographie qu'elle nous eût offerte.

# Posté le mercredi 08 juillet 2009 19:06

Modifié le jeudi 09 juillet 2009 05:02

38- Santa Maria de Iquique

[Décembre 1907]

Si contemplan la pampa y sus rincones
verán las sequedades del silencio,
el suelo sin milagro y Oficinas vacías,
como el último desierto.

Y si observan la pampa y la imaginan
en tiempos de la Industria del Salitre
verán a la mujer y al fogón mustio,
al obrero sin cara, al niño triste.

También verán la choza mortecina,
la vela que alumbraba su carencia,
algunas calaminas por paredes
y por lecho, los sacos y la tierra.

También verán castigos humillantes,
un cepo en que fijaban al obrero
por días y por días contra el sol;
no importa si al final se iba muriendo.

La culpa del obrero, muchas veces,
era el dolor altivo que mostraba.
Rebelión impotente, ¡una insolencia!
La ley del patrón rico es ley sagrada.

También verán el pago que les daban.
Dinero no veían, sólo fichas;
una por cada día trabajado,
y aquélla era cambiada por comida.

¡Cuidado con comprar en otras partes!
De ninguna manera se podía
aunque las cosas fuesen más baratas.
Lo había prohibido la Oficina.

El poder comprador de aquella ficha
había ido bajando con el tiempo
pero el mismo jornal seguían pagando.
Ni por nada del mundo un aumento.

Si contemplan la pampa y sus rincones
verán las sequedades del silencio.
Y si observan la pampa cómo fuera
sentirán, destrozados, los lamentos.

# Posté le samedi 31 janvier 2009 13:52

Modifié le mercredi 08 juillet 2009 19:06

37- [interlude]


La lumière dorée de ce salon chargé de tant de souvenirs, ce nuage de fumée, ces odeurs retrouvées. Leurs deux regards tout près de moi. De quoi d'autre avais-je besoin ? Je me suis laissée tomber contre elle, elle à compris et son sourire, soudain si appaisant, est venu fleurir sur ses lèvres.

Instants volés. Retrouver, l'espace d'une seconde, le temps d'un frisson, la douceur des sentiments d'autrefois. J'avance. Je réapprends, petit à petit. Mes pas sont hésitants, mon regard est craintif. Gestes furtifs, sourires timides. Je suis tombée. Tombée du fil. Il m'a poussée mais déjà je l'avais brisé. Prise au piège. Entrainée par un sombre jeu que je n'avais pourtant pas commencé. La chute fut brutale et l'attente cruelle. Il y a un an déjà que j'ai fermé les yeux et ce n'est pas un hasard si aujourd'hui encore, ma jupe blanche vole dans la brise hivernale. J'ai marché dans un rêve et redoutant l'éveil, je n'ai fait que hâter l'inévitable fin. J'aime à me souvenir pourtant. Un mot, un seul mot nous importait alors. Partir. Il avait ce sourire, fragile sécurité qui émanait de lui. Ses mains s'étaient posées sur le piano et les rayons du soleil venaient jouer dans ses cheveux. La paleur de son visage. Une auréole autour de lui et une cascade de notes. J'étais si loin. Mes lèvres avaient un goût salé et mon souffle était court. Nous avions couru et la tête me tournait un peu. Elle ne s'est jamais vraiment arrêtée. De la suite je ne dirai que peu de choses. Cette promesse de n'en parler à personne. Aujourd'hui parfois, je me surprend à me demander s'il l'a vraiment tenue. J'entends encore sa voix flotter tout autour de moi, une pression de la main, le soudain silence et ces ombres, ces deux ombres dont l'image ne m'a plus quittée.

2oo9. Enfin. De 2oo8, de ma promesse, de mes vaines illusions, que reste-t-il aujourd'hui ? Quelques ombres, de vagues et douloureux souvenirs et certains soirs, seule face à mon reflet, un sanglot étouffé, la caresse d'une larme. Nouvelle année, encore. Année du renouveau, de la renaissance à-t-il écrit. Où serons nous dans un an ? Qui serons nous ? Ils ne seront plus là. Il sera loin mais je préfère ne pas penser que peut-être, il s'empressera de m'oublier, jetant cette mièvrerie fade, étouffante, dans les méandres d'un passé qu'il enterrera pour y jeter de temps à autres, un regard chargé de cette triste condescendance que nous haïssions alors. Qu'ai-je appris en un an ? 2oo8 ou l'éphémère encore qui venait tendrement se dessiner sur son visage pour éclore dans le creux de sa main. L'avenir m'effraie indubitablement. Rien n'est jamais acquis disait un certain et l'incetaine peur ne cesse de s'accroitre. Il m'aide et quelquefois, au détour d'un silence, c'est cette même envie, ce désir d'Ailleurs à nouveau qui s'empare de nous et je me plaît à penser que nous nous comprenons. Une résolution, une seule et une promesse, une autre. C'est tout. Le reste viendra. Je l'espère du moins mais je crois qu'enfin, j'ai fini par la retrouver, cette volonté qu'il y a deux ans déjà, la lointaine Russie avait fait naître au plus profond de mon coeur. Cette année sera belle, ai-je clamé à minuit. Puissé-je avoir dit vrai ! Pour la première fois depuis trop longtemps, mon sourire était sincère, flottant au gré de ses paroles qui signaient la fin du long cauchemar. Vivre.

Janvier s'achève et ne voilà-t-il pas que le doute s'installe ? Imperturbable doute. 2oo9 ne le chassera pas. Il est ancré en moi depuis longtemps déjà et, trop souvent, m'empêche d'avancer. Allons, aurais-je aussi peur du bonheur ? Il est fuyant dit-on et quelquefois menteur. Mais il est là, tout près et je sais à présent qu'à trop l'interroger, on lui déplaît toujours et il nous abandonne. 2oo9, mes meilleurs voeux mais bien peu de conseils car on refait, je crois, souvent les mêmes erreurs. Que restera-t-il quand à nouveau, les semaines et les mois qui me semblent si longs auront soufflé sur ces bribes, «fragments de verres brisés» auxquels, encore une fois, je me raccroche éperdument ? «Le temps m'échappe et fuit.» Lamartine a parlé, je ne dirai rien d'autre. Belle. Détestable. Que nous importe au fond. 2o1o nous dira. Rendez-vous dans un an ou l'ultime injonction : vivez !

# Posté le samedi 31 janvier 2009 13:05

Modifié le dimanche 01 février 2009 07:31

36- "Stabat mater dolorosa."

[Octobre 2008]


Elle avait froid. Il faisait nuit à présent et depuis un moment elle attendait, seule, à l'angle de cette sombre rue dont les trottoirs orduriers crachaient leurs immodices le long des grilles trop hautes, silhouettes fantasmagoriques derrière lesquelles la vieille bâtisse étendait son ombre dévorante, son gouffre informe dans un brouillard humide qui glaçait les os. Elle frissona, laissa quelques temps vagabonder son regard sur le morne bitume, ce désert de grisaille qu'elle ne connaissait que trop bien, puis elle baissa la tête, charchant désepérément une once de chaleur précaire. Mais elle savait déjà qu'elle ne pourrait se réchauffer.

Un homme passa qui la regarda. Misérable créature effarouchée tapie dans le coin le plus noir de la ruelle. De quoi devait-elle avoir l'air ? Perchée sur des talons trop hauts, visage défait, cheveux hirsutes. Elle s'apperçut qu'elle tremblait. Peu à peu, elle prenait conscience de l'absurdité de la situation. Elle ravala ses sanglots et, compulsivement, se mit à faire les cent pas. Pas un ne l'aurait accompagnée. Non. Pas un. Pourquoi était-elle venue ? Elle n'espérait plus rien, elle avait renoncé. Elle savait à présent qu'elle ne comptait plus. De vains sourires, de fausses convenances, elle était partie, se mordant les lèvres, les ongles violement plantés dans ses paumes. Elle savait bien qu'elle se retournerait. Elle s'était retournée, un vague signe de la main et elle avait couru, maladroitement, claudiquant, vers cet endroit sordide. Immobile, désemparée, elle avait les regardés, impuissante, s'éloigner tous ensemble et disparaître au loin. Elle avait attendu et du temps était passé, elle ne savait plus.

Il se mit a pleuvoir. Une goutte, puis deux, l'averse enfin, la ramenèrent à la réalité. Elle était là, sur ce trottoir, seule, une nuit d'octobre, sombre reflet de sa déchéance. Le spectacle était bien ridicule. Elle les voyait déjà, elle les entendait rire. Elle pensa à ce qui l'attendait, carcan inexorable dans lequel, inévitablement, elle se confinerait. Elle eut peur soudain. Nos actes se paient toujours. Elle le savait. Elle ne le savait que trop. Ce n'était plus qu'une question de temps. Tôt ou tard, le verdict tomberait, le glas sonnerait et cette douleur qu'elle avait trop longtemps redoutée se glisserait insidieusement dans son esprit et sournoisement prendrait possession de son corps. Elle serait seule responsable. Elle eut envie de fuir ces murs infâmes, ces arbres désolants, ces lumières blafardes. Elle tenta un instant de les imaginer, se plut à espérer des retrouvailles et se perdit bientôt en un curieux mélange de souvenirs et d'images fantamées. Elle sourit tristement à cet idéal romanesque éperdument désiré et son coeur se serra.

Il devait être tard. Trop tard. Elle grelottait à présent. Son esprit s'était figé. Son regard était vide. Un filet de sang coulait de ses lèvres mutilées. Lasse, elle se laissa tomber lourdement sur le sol détrempé, les yeux rivés sur cette rue qu'elle connaissait par coeur. Puis, passive, anéantie, elle sentit le long, l'interminable flot de la culpabilité s'emparer doucement de tout son être. Sans même chercher à lutter, elle s'abandonna à ce remord dévorant, s'offrit toute entière à la contemplation de sa chute. Elle ne fût plus bientôt qu'une ombre loitaine, engloutie par la pesante tristesse d'une ville endormie, errant dans l'abîme d'un songe sans réveil.


# Posté le samedi 13 décembre 2008 07:43

35- Rhénanes

LES FEMMES

Dans le maison du vigneron les femmes cousent
Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café
Dessus - Le chat s'étire après s'être chauffé
- Gertrude et son voisin Mathurin enfin s'épousent


Le rossignol aveugle essaya de chanter
Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage
Ce cyprès là-bas à l'air du pape en voyage
Sous la neige - Le facteur vient de s'arrêter

Pour causer avec le nouveau maître d'école
- Cet hiver est très froid le vin sera très bon
- Le sacristain sourd et boiteux est moribond
- La fille du vieux bourgmestre brode une étole

Pour la fête du curé
La forêt là-bas
Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge
Kaethi tu n'as pas bien raccommodé ces bas

- Apporte le café le beurre et les tartines
La marmelade le saindoux un pot de lait
- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
- On dirait que le vent dit des phrases latines

- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
- Lotte es-tu triste O petit coeur - Je crois qu'elle aime
- Dieu garde - Pour ma part je n'aime que moi-même
- Chut A présent grand-mère dit son chapelet

- Il me faut du sucre candi Leni je tousse
- Pierre mène son furet chasser les lapins

Le vent faisait danser en rond tous les sapins
Lotte l'amour rend triste - Ilse le vie est douce

La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
Devenaient dans l'obscurité des ossuaires
En neige et repliés gisaient là des suaires
Et les chiens aboyaient aux passants morfondus

Il est mort écoutez La cloche de l'église
Sonnait tout doucement la mort du sacristain
Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint
Les femmes se signaient dans la nuit indécise

[Apollinaire]
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# Posté le samedi 06 décembre 2008 05:51

Modifié le samedi 06 décembre 2008 12:44