Elle partira. Elle s'en ira bientôt emportant avec elle le petit olivier près duquel on peut lire des vers de l'Odyssée, sa voix inoubliable, charismatique et douce, élégante, de femme qui a vécu, son rire et ses yeux bleus qui sont très beaux encore, dans son visage que l'on se plaît à imaginer dans sa jeunesse qu'elle nous raconte parfois, à demi mots, ses injonctions dont on se souvient ensemble, années après années et son franc-parler, maladroit quelquefois mais qui laisse entrevoir la passion qui l'anime, la générosité dont elle parsème cette salle aux rideaux déchirés à travers lesquels glissent les âmes des rêveurs.
Rêveurs, oui, nous l'étions et nous le sommes tous à vous écouter là parler de vos débuts, parler de vos espoirs, de vos regrets, baisser les yeux et rire. Vous ne nous laissez pas, nous partons avec vous et cette craie toujours, recouvrira vos doigts. Pianiste. Un piano se serait trouvé là et vous auriez joué près des marches vieillies, nous emportant encore, comme depuis tant d'années vous avez su le faire. Restez, restez un peu !
Le soleil déclinait. Le cercle s'élargit et nos regards brillants étaient tournés vers elle. Elle sera pour toujours ce souvenir impérissable d'une époque à jamais inscrite au fond de nous. Elle part. Elle s'en va, en même temps que nous, un peu comme si, au fond, elle n'avait existé que pour nous. Elle ne nous quitte pas. Nous partons avec elle emportant avec nous ces heures interminables, mais qui semblent si courtes quand sonne le départ, et cette image, unique et éternelle d'un sourire protecteur posé sur nous, comme un cadeau précieux tombé entre nos mains, une après-midi de septembre, il y a deux ans de ça, ensoleillée comme aujourd'hui où nos craintes s'étaient évanouies dans la clarté de son regard.
Les tables étaient dressées sous les tilleuls au coucher du soleil. Le ciel avait rougi et le vide, peu à peu, s'était fait autour d'elle. Il ne restait que nous lorsqu'elle s'éloigna, pour un dernier adieu, à quelques pas de là et pour longtemps encore elle demeurera au bout de cette rue, s'effaçant dans le lointain, sans jamais disparaître, dernière photographie qu'elle nous eût offerte.
